Suite de l'interview de Fred Beraud Dufour.
LS : Dans votre CV, nous avons vu que avez aussi tourné des téléfilms érotiques dans la série « Fantasmes », produits par JLA ?
FBD : Oui c'était JLA Productions pour des chaines du groupe AB, après la scission. Ils m'ont demandé d'en réaliser quelques
uns. Bon c'était pas trop mon truc mais j'ai quand même essayé et j'en ai fait quatre. Et puis j'ai pas souhaité continuer.
Des séries dans lesquelles on peut retrouver les comédiennes de sitcoms...
« J'ai retrouvé les images de Laly menottée sur un site anglais de bondage ! »
LS : Nous avons noté beaucoup d'allusions sexuelles dans les sitcoms AB, qui viendraient du cerveau bien particulier de
JLA ?
FBD : Ouais, chez tous les hommes la sexualité, l'érotisme, occupent une part importante. Chez JLA, ça se retrouve dans ce qu'il
écrit. Je pense que ça reste assez gentillet quand même. D'ailleurs quand ça devient un peu plus sérieux comme cette série « Fantasmes », il ne s'en occupe plus, ça l'intéresse
beaucoup moins. Moi j'ai été très étonné, avec l'épisode « Samourai » que j'ai réalisé. Quand Laly se retrouve menottée par un garçon qui l'a kidnappée, j'ai retrouvé des
années après les images de cet épisode sur un site anglais de bondage ! Je me suis rendu compte que des fétichistes, des sado-masochistes avaient récupéré ces images et vouaient un espèce de
culte bizarre à la série ! Personnellement quand j'ai tourné ces scènes là, je n'y ai jamais rien vu d'excitant, ni de quoi que ce soi. Pour moi c'était juste une situation dramatique d'un mec
qui avait attaché une fille pour ne pas qu'elle s'échappe.
Dans LVDLA si on pousse l'analyse, c'est comme avec Hélène et les Garçons : prenons par exemple le personnage
d'Isabelle Bouysse, qui a été la petite amie de José, puis de Patrick...etc, bref on se rend compte que tout le monde a été avec tout le monde ! Dans la vie réelle je pense que ce serait assez
choquant que ton ex-copine soit avec ton meilleur copain...
Laly, nouvelle icône SM.
LS : Nous ce qui nous amuse d'autant plus c'est que Isabelle Bouysse est la femme de Jean-Luc Azoulay
!
FBD : Là je pense qu'il y avait un petit jeu malicieux de la part de Jean-Luc. Mais je les connais bien, et leur collaboration
professionnelle a commencé bien avant leur relation amoureuse. Donc Isabelle est une comédienne qui fait son travail avant tout...
JLA s'amuse bien avec sa femme. LVDLA ou comment avoir sa propre boite échangiste à
l'écran.
« Les histoires des méchants Colombiens dans les Mystères de l'Amour sont liées à moi de par mon
passé »
LS : Pouvez-vous décrire la culture d'entreprise d'AB Productions ?
FBD : D'abord, c'est clairement Claude Berda qui s'occupait de l'aspect financier, alors que sur le plan purement créatif et
artistique, c'était à 100% Jean-Luc Azoulay. Ensuite je dirais que tous les personnages de producteurs qu'on a pu voir dans les sitcoms, comme celui de Thomas Fava dans Hélène et les Garçons,
existaient bien dans la réalité de l'entreprise. Il y avait aussi Jean-François Couturier, directeur d'exploitation, qui a eu son personnage dans une sitcom nommé Jean-François Le Couturier et
qui était évidemment la copie conforme de la personne. Moi je crois que j'ai eu la chance d'échapper à ça et de ne jamais trouver ma caricature dans une des séries, mais peut être que un jour ça
viendra...
Ceci dit je suis certain que les histoires des méchants Colombiens dans les Mystères de l'Amour sont liées à moi de par mon passé ! On a parlé beaucoup avec JLA de
ma vie en Colombie, et il n'était pas vraiment d'accord avec mon souhait de quitter IDF1 pour aller vivre là bas. Il ne m'en a pas tenu rigueur quand je suis revenu en France et nous avons
heureusement de nouveau collaboré ensemble.
Bref, sur la culture de l'entreprise AB puis JLA Productions à proprement parlé, il n'y a pas de rupture très nette entre la
réalité de l'entreprise et ce qui est là réalité des scénarios.
Ricardo, chef du gang des colombiens.
LS : Au niveau du management, nous avons lu sur l'entreprise AB que l'ambiance était assez décontractée :
pas de cravates, tutoiement, jeunisme...
FBD : Ah c'est tout à fait vrai. Ce n'était pas du tout formel. JLA la première fois qu'on s'est rencontré, je me souviens qu'on
s'est tutoyé tout de suite. Ce n'était pas un rapport typique entre patronat et employés. Les relations étaient détendues, ouvertes. JLA avait surtout une qualité qui était de n'avoir aucun
préjugés sur les personnes et qui était capable de donner leur chance à des réalisateurs, des techniciens inconnus. Et ça continue avec IDF1. Il y a une réelle possibilité d'avancer dans
l'entreprise si on est motivé, il n'y a pas les barrières classiques comme on peut en trouver dans ce genre de structures.
LS : Nous avons noté que vous êtes crédités dans les Mystères de l'Amour, en tant que monteur du premier
épisode ?
FBD : Quand JLA a tourné les premiers épisodes, il y avait un budget très serré et la commande n'était pas tout à fait assurée
encore. Il m'a donc appelé pour me demander d'y participer, avec Pat Le Guen. Je pense que JLA est un peu superstitieux, si quelque chose a bien marché avec certaines personnes, il a un peu
tendance à reproduire avec ces mêmes personnes le même schéma. Il m'a donc demandé de faire le montage, ce que j'ai fait avec plaisir même si en réalité j'ai un peu changé de milieu
professionnel. Je travaille désormais sur une série assez populaire pour une autre chaine qui s'appelle « Fais pas ci, fais pas ça » et je travaille sur des reportages (dont un sur Usain Bolt), donc je ne suis plus
vraiment dans cet univers là. Je sais que Jean-Luc a été assez déçu que je ne vienne pas sur la suite, en sachant qu'entre temps j'avais fait d'autres choses en tant que réalisateur.
Par rapport aux Mystères de l'Amour, j'ai aussi cette impression de quelque chose de déjà vu, pas forcément avec autant
de moyens que ce qu'on avait connu auparavant. Je l'ai fait quand même par amitié, avec le plaisir de revoir certaines personnes. Je pense à Patrick Puydebat, qui avait demandé à ce que je sois
là.
« Je suis tombé sous le charme de Patrick Puydebat »
LS : Vous le décrirez comment Patrick Puydebat, grande figure des années AB ?
FBD : C'est un garçon adorable, généreux. J'ai surtout de très grands souvenirs avec lui. Pendant Hélène et les Garçons
je ne l'ai pas connu personnellement, j'étais d'ailleurs assez dur à son égard. Puis quand je suis arrivé à Saint-Martin et que j'ai commencé à travailler avec lui, il m'est arrivé la même chose
qu'à tout le monde : je suis tombé sous son charme. Du coup je suis devenu très tolérant vis-à-vis de lui.
Les sitcomologues sont aussi tombés sous le charme de Pat'.
LS : Nous de l'extérieur, on a un jugement assez dur avec Patrick Puydebat. On a pas l'impression que ce soit quelqu'un
de si sympathique que ça...
FBD : Moi je pense que c'est quelqu'un de très bien et effectivement il faut le connaître pour arriver à mieux le cerner. En
tant que comédien, en travaillant avec lui, mon regard a complètement changé. Je pense qu'il a du m'embobiner aussi (rires). Je ne suis pas sur que tout le monde le dira dans les mêmes termes que
moi, mais je peux affirmer que c'est un garçon dont il ne faut jamais sous estimer l'intelligence. Un jour dans un épisode de LVDLA je lui ai demandé de jouer une scène d'une façon un peu
particulière, un peu atypique : il a refusé, assez fermement. J'étais un peu fâché.
En fait il m'a expliqué de façon intelligente sa lecture de son personnage. Il m'a dit : « Moi ça fait des années que
je vis avec ce personnage. Quand je sors du plateau, quand je sors dans la rue, je reste le Nicolas d'Hélène et les Garçons. Personne ne connait mieux le personnage que moi et je vais t'expliquer
pourquoi Nicolas ne ferait jamais ce que tu veux que je lui fasse. » Il m'a démontré qu'il avait une vraie distance et une vraie lecture de son personnage. Je pense que lui fait partie
des comédiens qui ont été enfermé dans le carcan AB et qui auraient pu faire une autre carrière. Le destin, la vie en a fait autrement. Ça révèle aussi quelque chose d'extraordinaire chez JLA,
c'est sa fidélité : il doit beaucoup à Patrick qui lui rend bien. Il a cette notion rare dans ce milieu, c'est celle de famille. Moi je sais que si j'avais un problème, je pourrais venir lui en
parler. On est un certain nombre dans ce cas et je pense en faire partie, comme Patrick Puydebat.
On ne reprendra plus les sitcomologues à sous estimer Puydebat. Foi de marmonneur.
LS : Un mot sur le GREC, série culte et underground,
à laquelle vous avez participé ?
FBD : Alors ça c'est ma série préférée ! J'en ai réalisé deux épisodes que je pense sans prétention être de vraies réussites.
Ils avaient bien marché en terme d'audience. C'est un très bon souvenir, une très bonne expérience. Cette série m'a permis d'apprendre mon métier de réalisateur. Par exemple dans l'épisode
« Balle Perdue », je n'avais jamais tourné d'épisode où quelqu'un se faisait tuer, à Paris, dans un contexte très différent de LVDLA où l'on était très peu encadré. Je regrette
vraiment que cette série se soit arrêtée car il y avait vraiment des choses à faire dessus.
Pourquoi diable cette série a t-elle été déprogrammée aussi vite ?
« L'Anthony Dupray des sitcoms ça n'existe plus, je suis quelqu'un d'autre. »
LS : Dans cette série il y avait pas mal d'anciens d'AB, dont Anthony Dupray...
FBD : …qui a joué dans l'épisode que j'ai réalisé ! C'est quelqu'un que j'aime beaucoup. Je l'ai connu adolescent à l'époque où
il était chanteur à minettes. C'était un jeune homme que je trouvais intéressant même si il n'était pas encore tout à fait adulte. Pour tout dire, quand on a fait le GREC, JLA m'a proposé
Anthony. Moi j'étais pas d'accord, j'avais pas le souvenir de lui qui correspondait à ce rôle là. Anthony est venu quand même, il a fait des essais. Il m'a dit : « Fred je te jure, je
vais bien m'appliquer. L'Anthony Dupray des sitcoms ça n'existe plus, je suis quelqu'un d'autre. » Tout ce qu'il m'a dit s'est vérifié effectivement. Quand je l'ai revu dans Brigade
Navarro dont j'ai monté le pilote, je me suis rendu compte qu'il avait beaucoup mûri et que c'était un garçon qui avait des possibilités. Je suis content que le GREC ait pu être le virage de
sa carrière, le moment où il a pu passer à autre chose.
LS : C'est vrai qu'Anthony a été très marqué par son passage dans Premiers Baisers puis les Années
Fac, où il a joué pendant des années son propre rôle.
FBD : Anthony c'est un personnage assez atypique dans les sitcoms, puisqu'il était à la fois un personnage de sitcoms d'Azoulay,
mais il était aussi toujours encadré par Ariane. C'était son protégé, son « poulain ». Je crois que Rémy était aussi très lié à lui. Ce sont eux qui ont écrit ses chansons, ont fait
faire ses clips...
LS : D'ailleurs c'est Ariane et Rémy qui ont inventé la fameuse histoire de la K7 AB ?
FBD : Je ne sais pas, moi je pense que c'est vrai.
LS : Vous pensez vraiment que c'est vrai cette histoire ?
FBD : Moi j'aurais tendance à dire que c'est vrai. Ça fait partie des choses disons pas impossible dans le AB de cette époque.
En tout cas on m'avait présenté les choses comme ça et je n'avais pas de raison de ne pas les croire... Mais je ne peux pas affirmer quoi que ce soit (rires) !
Quand on vous dit qu'il a changé le père Dupray.
« Je pense que dans trente ans, il y aura encore des gens qui diront : quand j'étais petit, je
regardais Hélène et les Garçons »
LS : Après toutes ces années, JLA a t-il encore cette énorme confiance en lui, en ses idées ?
FBD : Ah oui, absolument, et en sa capacité de convaincre les autres. J'ai eu des discussions avec lui sur ses motivations, et
un jour il m'a dit : « Personnellement je ne travaille pas pour l'argent. Je pourrais m'arrêter et bien gagner ma vie sur plusieurs générations ». C'est l'amour de son métier
qui le pousse à continuer ses projets. Il ne s'en vante pas, mais il travaille aussi sur des documentaires, sur des projets non mercantiles.
LS : Cette passion, elle se traduit par le projet fou d'IDF1 ?
FBD : Là dessus, j'ai été un peu parachuté. Il a démarré la chaine, ça marchait pas, il y avait beaucoup de problèmes
techniques. Il m'a appelé et m'a demandé de résoudre ces problèmes. J'ai accepté tout en sachant que je partirais. Je pense que j'ai tenu mes engagements, que la chaine s'est structurée. Mais de
mon point de vue cette chaine reflète l'univers de JLA et rien d'autre. On est un peu en circuit fermé. J'ai appris beaucoup puisque c'était la première fois que je dirigeais une équipe de
techniciens de cette ampleur là. C'est un de mes meilleurs souvenirs professionnels. Ce que je regrette en tant que téléspectateur c'est qu'on est trop confiné dans l'univers AB, avec en plus des
télénovelas, de la voyance qui sont des choses un peu plus mercantiles. C'est un pari un peu fou de monter une chaine comme ça. C'est qui est dommageable pour une chaine qui est censée avoir un
point de vue régional, c'est le trop peu d'émissions comme « IDF1 Chez Vous » et l'absence d'un espace un peu plus dédié à la diversité culturelle qu'on trouve en
Ile-de-France. Ce n'est pas le point de vue de JLA qui veut lui une chaine généraliste comme on l'entend du côté de chez TF1.
Ambiance de fête à IDF1.
LS : Depuis que vous avez quitté IDF1 et le tournage des Mystères de l'Amour, pensez-vous que vous aurez encore
un rôle à jouer dans le futur aux côtés de JLA ?
FBD : Je ne sais pas. Avec JLA on a une relation d'amitié qui est toujours intacte mais j'ai mes projets et je suis une autre
voie. On verra ce que le futur nous réserve mais si JLA a besoin de mes services, il pourra toujours compter sur moi.
LS : Que peut-on selon vous tirer de l'épopée AB ? Les fans sont encore très nombreux, avec un revival assez fort depuis
quelques années.
FBD : Déjà je trouve que les fans communiquent mieux sur le sujet que JLA Productions. Le premier site sur Dorothée qui était
tenu par les fans a été le fruit d'un travail admirable. J'apprécie beaucoup votre blog qui est loin d'être un simple site de fans. J'ai été étonné d'ailleurs que le travail n'ait pas été fait en
interne chez AB et JLA Productions.
La première chose qui restera c'est ça : un phénomène cultuel, massif. Je pense que dans trente ans, il y aura encore des gens
qui diront « quand j'étais petit, je regardais Hélène et les Garçons », comme aujourd'hui il y en a qui disent qu'ils regardaient Rintintin.
Un des gros reproches que je fais aux sitcoms AB, comme je l'a fait à IDF1, c'est qu'elles dépeignaient une France dans laquelle
je ne me retrouvais pas. Une France plutôt très blanche, dans laquelle il n'y avait pas de problème d'argent, une France fictive.
Pourtant, en discutant avec ma femme qui est noire et issue de l'immigration, ainsi qu'avec son entourage, je me suis aperçu que
toute la population issue de l'immigration était parmi les meilleures clientes des sitcoms AB. Moi j'avais l'impression que ces gens étaient ignorés dans cet univers alors qu'en réalité ils en
étaient souvent les plus grands fans. Je me souviens de Jamel qui citait à ses débuts Pat Le Guen dans ses sketchs. Ces gens là, pourtant jamais représentés dans ces sitcoms, étaient des clients
passionnés par le phénomène. On a eu beaucoup d'échanges avec JLA sur le sujet : lui aussi son univers est proche de son enfance, des années 60 des Yéyés. Parfois j'entendais dans les sitcoms des
expressions que mes parents prononçaient, voire mes grands-parents ! Il faut dire que j'étais jeune à l'époque, et que JLA ou Pat Le Guen avaient l'âge de mes parents. Pat Le Guen c'était un peu
mon papa professionnel !
LS : Merci beaucoup pour cet entretien passionnant. On reverra les épisodes de LVDLA que vous avez cité avec un intérêt
renouvelé !
FBD : Je voudrais terminer en acquiesçant sur votre article sur la sitcom l'Un contre l'Autre, avec Rochelle, qualitativement au dessus du reste selon
moi. Malheureusement la série n'a pas eu le succès qu'elle aurait mérité.
elle donne une image d'Azoulay très loin des clichés que l'on peut voir ici ou là: http://www.youtube.com/watch?v=a21_sxhVDuI&feature=related
C'est du lourd