« Qu'est-ce que donc la mode, finalement ? Un accident, une transition, une façon d'être dans
l'instant, une attitude frappée de précarité sitôt qu'elle naît. Le culte de ce qui est moderne, nouveau, prétendument inévitable, lui tient lieu d'alibi. Bien vite cependant, la mode devient un
conservatisme aussi pensant que stérile. »
Édouard Balladur, Des modes et des convictions, Fayard, Paris, 1993.
Les « Sitcoms AB » : histoire, polémiques, et politique
« L'Odyssé du lisse »... ou du vice ?
Séries dépolitisées, réactionnaires qui abrutissaient les masses. « L'Odyssé du lisse » titrait
Télérama (1er Septembre 1993).
Voilà comment étaient (dis)qualifiées les sitcoms AB par une certaine presse, à travers des débats qui partaient du constat d'une «génération Dorothée» inculte pour aller jusqu'à une dénonciation
d'une forme de « perniciosité » d'Hélène & les Garçons. Pourtant les sitcoms AB étaient largement plébiscitées par le public.
Si aujourd'hui ce genre de critiques et de débats paraissent datés, préfigurant sans doute ceux de la télé-réalité lors de l'arrivée de « Loft Story » sur M6, la sitcomologie est en doit de
s'interroger sur ce flot de critiques, au delà des simples critiques sur la médiocrité artistique des productions AB.
Le but de cet article sera ainsi de comprendre la pensée de Jean-Luc Azoulay, le créateur des sitcoms AB, en partant de l'hypothèse que les sitcoms AB sont dépolitisées mais forment une sorte
d'Utopia (1), ici nommée « Bonheur City », un monde à part, profondément ancré dans les années 90 tout en refusant les modes, à la fois prolongement
de l'héritage de Mai 68 et œuvre réactionnaire.
« fan de Sylvie Vartan »
Né le 23 septembre 1947 à Sétif en Algérie, Jean-Luc Azoulay débarque en France dans les années 60. Il se lance dans des études de médecine, et a une passion : Sylvie Vartan. Fanatique de la
chanteuse bulgare, il finit par convaincre Carlos, alors manager, d'entrer dans l'équipe. Il raconte lui même aux internautes du Point : « D’abord j'ai fait quatre années de médecine, puis en
étant fan de Sylvie Vartan, je suis devenu son secrétaire puis son manager. C’est avec elle , les Carpentier, Guy Lux que j’ai appris le métier, j’ai étudié avec une star, donc j’ai connu les
plus grands parmi les auteurs et compositeurs de chansons, les plus grands parmi les producteurs de télévision, les plus grands de la radio, et j’ai donc appris mon métier de cette manière.
» (2)

Jean-François Po(u)rry.
« un géant de l'audiovisuel »
Azoulay l'autodidacte passe une bonne partie des années 70 à suivre les tournées de Sylvie Vartan, mais celle-ci quitte brusquement la France pour les Etats-Unis.
JLA fait alors peu après une rencontre qui va changer son destin et celui de millions de gens : il rencontre Claude Berda, avec lequel il fonde AB Production en 1977 avec un capital de 25
000F.
La légende est née, AB ne fait déjà rien comme tout le monde et connait son premier succès en commercialisant des messes du pape sur le marché sud américain ! (3)
La singularité du parcours de JLA continue puisque c'est en attrapant une hépatite virale qu'il découvre Dorothée (sic) à la télévision. Jean-Luc Azoulay tombe sous son charme et fait d'elle une
chanteuse pour enfants.
Avec son compère Claude Berda, ils deviennent les producteurs à succès des chansons puis des émissions de Dorothée sur Antenne2 puis sur TF1, alors fraichement privatisée en 1987.
Ce bref rappel est important pour deux raisons. Tout d'abord c'est une vraie success story, comme le rappelle encore le journal Marianne aujourd'hui : « Celle de deux copains qui fondent une
petite société de production de disques. Et vingt ans plus tard, les voilà à la tête d'un géant de l'audiovisuel ».(4)
David et Jonathan.
Mais c'est aussi un parcours qui suscite jalousie, convoitise et méfiance dans le microcosme de la
télévision française, des médias et du monde politique français. En effet la privatisation de la première chaine bouleverse la vie politique de la République. Désormais, TF1 est non plus placée
sous la tutelle de l'Etat mais sur celle des actionnaires, et joue un rôle politique à part entière, acteur essentiel dans le traitement de l'information, de la médiatisation de la vie politique
et comme instrument au service du pouvoir.
AB s'installe donc progressivement au cœur de cet « empire TF1 », en devenant le principal fournisseur de programmes. L'entreprise AB est tellement omniprésente que les téléspectateurs finissent
par ne plus la différencier de TF1.
L'atout principal de l'entreprise bicéphale est d'avoir une équipe jeune, formée au bercail. Un employé d'AB confie à la presse: « L'intelligence des patrons, c'est de donner leur chance aux
jeunes, de les motiver pour les faire entrer dans le moule de la maison. Comme ça, ils n'ont pas de mauvaises surprises.»
Yves Azeroual, directeur, affirme: « Sur les CV, on a surtout regardé la rubrique hobbies ». Le culte de la réussite d'Azoulay et Berda, les deux jeunes loups du sentier qui ont réussi,
est omniprésent au sein de la boîte. Le management d'AB c'est ça: « Dans la boîte, il n'y a pas de postes à pourvoir, c'est l'homme qui crée la fonction. Résultat: on ne lorgne pas le poste
du voisin. Quant à la hiérarchie, elle se fait oublier. Les petits chefs n'existent pas, ceux qui se prennent trop au sérieux ne font pas long feu.»
Claude Berda alias B, le « boss », voit son influence s'accroitre. Fabien Remblier le dépeint dans son autobiographie (5) comme un patron influent,
manipulateur, cigare à la bouche et accessoirement beau frère de Laurent Fabius, alors homme politique de premier plan.

Les sitcoms AB ? Responsable, mais pas coupable
« Tour à tour génie du bien, génie du mal »
Si Claude Berda garde ses distances avec l'univers des sitcoms, c'est tout le contraire du A, Jean-Luc Azoulay.
Il est le créatif. Il le dit lui même : « J’aime travailler, créer, produire ». Pour la plupart de ses collaborateurs, il est un « génie ». Corbier en parle mieux que personne :
« Jean-Luc est quand même un genre de génie ! Tour à tour génie du bien, génie du mal, il doit se sentir près de Machiavel, mais bien sûr il n’en a pas … le génie ! (…) Un jour un ami m’a dit
: c’est peut-être un génie ton Azoulay, mais c’est surtout un despote… C’est assez curieux car c’est une des définitions qu’il s’attribue volontiers : " Vous voyez, je suis une lumière ! J’aime
être allumé, comme ce projecteur ! D’ailleurs je suis un des spots…éclairé !" Le calembour ne dissimule pas la révélation ! » (6)
Pour Fabien Remblier, JLA est aussi un génie : « A la fin des années 80, personne ne savait véritablement ce qu'était une sitcom. Il y avait eu Maggy quelques années auparavant, mais c'était
à peu près tout ce que le public français connaissait des sitcom (…), il reste pour moi un génie de la télévision. J'ai une grande admiration pour le personnage, il a senti des choses avant tout
le monde...»
Jean-Luc Azoulay, sous son pseudonyme Jean-François Porry, est donc un visionnaire, bourreau de travail et devient rapidement une référence incontournable dans le milieu politico-télévisuel. Il
se lie ainsi d'amitié avec des personnalités puissantes, comme Édouard Balladur, alors « presque » président de la République ou le sulfureux Patrick Balkany (7)

Patrick Balkany s'exprime : "Ce que vous appelez les pauvres, je suis désolé de vous le dire, c'est des gens qui gagnent un peu moins d'argent. Mais comme ils
gagnent moins d'argent, ils ont les même logements que les autres, sauf que eux les payent moins cher. Et ils vivent très bien. Nous n'avons pas de misère en France. Il n'y a pas ce que vous
appelez les pauvres. Bien sûr, il y a bien quelques sans domicile fixe qui eux ont choisi de vivre en marge de la société. Et même ceux-là, croyez moi, on s'en occupe: il y a des foyers d'accueil
parce que en hiver en France aussi, il fait froid et il n'est pas question de laisser dehors les gens qui sont dans la misère donc nous leur donnons des asiles (…) on leur donne tout ce dont ils
ont besoin. Mais ce sont des gens relativement rares qui ont décidé une bonne fois pour toute qu'ils étaient en marge de la société, qu'ils ne voulaient pas travailler ou qu'ils avaient été
rejetés par la société."
Cette collaboration est donc fondamentale pour comprendre les sitcoms AB. Comme le résume bien un des anciens d'AB dans le reportage de Wan Hoi : « AB c'est deux lettres. A comme artiste
comme Azoulay, B comme Berda, comme business. Quand on a compris, ça y est. On comprend mieux l'univers d'AB. ».
« Le Dorothée business »
Toutefois les critiques ne manquent vis-à-vis des productions d'AB. Sont visés le Club Dorothée, les sitcoms d'Azoulay et les mangas.

La croisade de Télérama durant les années 90.
On ne reviendra pas ici sur la « croisade anti-nippone » de Télérama, Catherine Tasca, Ségolène Royal et consort face aux mangas, surnommés à l'époque les « japoniaiseries » (8)
Vis-à-vis de Dorothée, Télérama est sans appel: « Faire du Sabatier ou du Foucault pour enfants n'est pas une solution ». De plus le journal des « cathos de gôche » n'hésite pas à taper
sur le physique: « Dorothée c'est une sorte d'elfe à fossettes avec une voix vinaigrée » (Avril 1997,Télérama, n° 2484).
La critique n'est toutefois pas sans fondement lorsqu'elle vise le marketing du Club Dorothée, décrit comme du « matraquage commercial ». Le journal dénonce ainsi le «
Dorothée business » et exhorte les enseignants à développer l'esprit critique de leurs élèves. (Juin 1995, Téléscope, n°104).
Pourtant, comme le rappelle à juste titre les défenseurs du Club Dorothée, ce dernier ne bénéficie jamais d'un monopole sur les programmes jeunesses dans la télévision française. Le
Club Dorothée écrase justement la concurrence, par ses mangas, par la présence quotidienne de ses présentateurs charismatiques et surtout par ses sitcoms ! Sus à Maureen Dor et au
service public!
« Une sorte de soap opéra »
Les sitcoms justement sont victimes de leur succès. La presse se déchaine sur les « séries préférées des enfants et des adolescents ». Télérama les surnomment les « séries cucultes ». Un
grand consensus se réalise : ces sitcoms sont vulgaires, abrutissantes, voire dangereuses pour la jeunesse française.
Tout d'abord il faut rappeler ce qu'est une sitcom. Pour Bernard Minet, c'est une sorte de « soap opéra, (...) du comique de situation, la comédie se passant dans la même pièce. »
Si l'on rajoute les rires enregistrés, « l'éclairage de supermarché » selon les mots de Fabien Remblier et des apprentis comédiens, on a la recette magique des sitcoms « made in AB ».
Celles-ci sont destinées tout d'abord aux enfants : c'est le succès incroyable de Salut les Musclés, véritable vaudeville surjoué par les musiciens de Dorothée. Baptisée Les
Musclés suite à un accord avec un publicité Fruité (dont le slogan était « Fruité c'est plus musclé »), la sitcom connait un succès foudroyant.
Framboisier le « Casanova du pauvre », Bernard Minet chanteur attitré de Bioman, Eric et ses cassoulets, puis des jeunes adolescents comme Ptit Gus ou Justine enchainent les épisodes à la chaine.
Au bout de deux ans la série se dédouble; Rémi, le bassiste et mari d'Ariane, raconte non sans perversité : « Les seins de Justine ont commencé à prendre du volume, elle devenait une jeune
fille. Entouré de cinq vieux cochons comme nous, ça faisait malsain. Il a fallu la retirer de cette sitcom! Azoulay a eu l'idée de lancer une autre série avec des ados. » (9)
Cette série est Premiers Baisers, premier d'une longue série de spin-off, c'est-à-dire de séries dérivées de l'original. Ici le lien fédérateur est la présence dans chaque série d'un
membre de la même famille, les Girard. Ainsi, grâce au succès de la sitcom de « Justine et ses amis », Azoulay lance Hélène (la grande sœur) dans sa propre série, Hélène et les Garçons,
censée se dérouler non plus au collège mais à l'université. Le succès est plus que jamais au rendez-vous. Hélène devient une superstar, et sa chanson « Hélène, je m'appelle Hélène »
devient la chanson d'une génération.

Fabien Remblier : « Hélène resta Hélène, ce que de toutes façons elle savait faire de mieux ».
« On a les Tristan et Yseult qu'on mérite »
Les sitcoms Premiers Baisers, puis le Miel et les Abeilles ou Les Filles d'à Côté surfent sur ce succès. Mais c'est Hélène qui très vite cristallise les critiques. La
presse se lâche.
Tout d'abord, c'est le caractère mièvre qui est décrié. Ainsi, dans L'évènement du Jeudi, on peut lire :« C'est une sorte de comte de fées moderne : des jeunes gens vivent sans
angoisse du chômage; ça doit reposer les téléspectateurs de voir des enfants qui n'ont pas de problèmes avec des parents ex-soixante-huitards, divorcés... On a les Tristan et Yseult qu'on mérite
» (8 avril 1993)
C'est le même constat pour Les Lettres françaises qui critiquent le manque de réalisme des sitcoms : « Ils vont tout droit vers la réussite individuelle dans un monde sans guerre,
sans parents emmerdeurs, sans drogue, sans sida, sans chômeurs, sans immigrés, sans profs, sans extérieurs, sans banlieue, sans voyages, sans avenir » (Septembre 1993)
Et Les Clés de l'actualité de tenter une prophétie (comme quoi, il vaut mieux rester dans l'analyse de l'actualité) :
« Dans quelques années, on mesurera l'étendu des dégâts provoqués par la série Hélène et les garçons ; Que ne ferait-on pas pour oublier misère, chômage et sida aux jeunes générations ».
(3 Février 1994)
Un constat vient immédiatement : la presse du début des années 90 tient à ce que les enfants puissent parler du sida dans la cour de récréation.
« De Dany à Cricri, la régression ».
Le deuxième aspect de la critique des sitcoms tient en la dénonciation d'un projet ouvertement réactionnaire présent dans l'œuvre de Jean-Luc Azoulay. C'est ici la manifestation de la peur de
voir TF1 et ses valeurs « de droite » corrompre les petits français.
Serge Halimi, aujourd'hui rédacteur en chef du Monde Diplomatique, s'est livré à la dénonciation des sitcoms comme nouvel aspect de la décadence intellectuelle de la France dans un
article nommé «Séries télévisées et bonheur conforme ». Dans ce brûlot, il affirme que « les séries pour adolescents fonctionnent comme autant d'instruments d'une gigantesque
régression culturelle. Rapports hommes-femmes, la ségrégation est de mise et les échanges sont d'une consternante pauvreté : chambres séparées, rencontres qui ne tournent qu'autour de l'amour,
rôles traditionnels revendiqués jusqu'à la caricature... Servie par un amoncellement de clichés, l'idéologie de ces programmes est d'une grande transparence; l'alcool mène à la violence, on
revient drogué d'Amsterdam, la fidélité est garante de bonheur, l'Amérique est un pays de cocagne.... les héros d'Hélène et les garçons marchent à grands pas vers toutes les normalisations de
l'âge adulte, mais avec une imagination lobotomisée. » (aout 1993)
C'est dans ce sens que Globe Hebdo titre un de ses articles : «De Dany à Cricri, la régression».
Le journaliste constate alors sans rire : « Le feuilleton quotidien de TF1 tend à nier vingt cinq ans de réussite des libertés acquises en Mai 68, ce considérable acquis social (…) Tout comme
Dallas fit croire aux Albanais que l'Occident c'était les filles et les bagnoles, Hélène fait croire aux recalés de la réussite scolaire que l'université ce sont les filles (ou les garçons) et la
cafétéria. Le retour à la séparation de sexes, seul message (mais matraqué) d'Hélène et les garçons, ne tient pas debout, dans le monde d'aujourd'hui. Les « filles » du feuilleton n'iraient
évidemment pas contester un poste de travail à un des « garçons » ni imposer à « travail égal, salaire égal. » (19 Mai 1993)
C'est Hélène, la « fille comme les autres », qui va finalement devenir la figure de la femme des sitcoms AB, soumise et plate.
« Les Interdits d'Hélène »
Enfin, c'est l'absence supposé de sexe dans les sitcoms qui est constamment critiqué dans les médias. Charlie Hebdo va jusqu'à créer « Les Interdits d'Hélène », une série de
bande dessinée sur l'héroïne de la série, qui la montre enceinte d'un sixième enfant et qui confie : « Et je ne sais toujours pas dans quel sens on tourne la langue pour rouler une pelle
» (12 mai 1993)
Ainsi les sitcoms AB sont analysées comme un reflet des dérives d'une jeunesse qui s'est détournée des engagements politiques et des acquis de la libération des mœurs. Le journal Libération ira
même jusqu'à intituler un article sur les manifestations étudiantes de novembre 1993 : « Ce n'est pas Hélène et les garçons » (16 novembre 1993)
Que penser de tout ça aujourd'hui ? Les sitcoms tournent en boucle sur la TNT et AB1, à la fois cultes et ringardes. Mais dix ans de télé-réalité sont passés par là et les sitcoms AB paraissent
bien inoffensives aujourd'hui.
La sitcomologie présente l'avantage de connaître réellement les sitcoms. Le problème majeur de toutes ces critiques adressées aux séries de JLA reste qu'elles proviennent de personnes qui ne les
regardent pas et qui de facto ne les comprennent pas.
On retiendra d'abord les critiques qui semblent restées pertinentes. En effet, on suivra volontiers la sociologue Dominique Pasquier lorsqu'elle décrit les sitcoms AB comme une « image
conservatrice et déréalisé des rôles sexuels, qui fige les représentations de la femme dans des lieux conventionnels (la salle de gym pour le corps, la chambre pour le bavardage sentimental) et
qui sert un projet conjugal traditionnel. » (10)

La figure de la garce dans les sitcoms AB : un classique des fantasmes sadomasochistes de JLA. Ici Ingrid Chauvin martyrise les garçons des Années
Fac.
Le clivage des sexes est d'autant plus choquant que les chambres universitaires ont un règlement qui apparait bien anachronique par rapport à une société post-68 : les garçons n'ont effectivement
pas le droit d'entrer dans les chambres (au demeurant bien plus grandes et plus classes que de vraies chambres du Crous) des filles (et vice et versa). On assiste ainsi à des scènes
surréalistes : les personnages sont obligés de passer par les fenêtres, risquant parfois leur vie, pour voir les membres du sexe opposé! A la fois comique de situation et retour à un avant-68,
cette idée de JLA lui attire tout un ensemble de critiques. Pourtant, faut-il le rappeler, Azoulay est lui même un ex soixante-huitard !
« Vive le peuple souverain ! »
Pour mieux comprendre la personnalité de Jean-Luc Azoulay, il faut s'intéresser au personnage de Monsieur Girard dans Premiers Baisers, formidablement incarné par le comédien Bruno Le
Millin, un ancien de la Classe de Fabrice. Père de Justine et d'Hélène, scénariste d'une mystérieuse série nommée « Amour Toujours », il est une sorte de porte-parole de JLA.

Monsieur Girard et un canard.
C'est ainsi que dans l'épisode Violences (11), il explique à Annette qu'il a « fait »
Mai 68. On y apprend qu'il est l'auteur de slogan tels que « Demain, c'est aujourd'hui », « Derrière les barreaux, le ciel » ou encore « Vive le peuple souverain ! »,
ce qui ne fait pas manquer de rire sa femme, Madame Girard (et le téléspectateur un tant soit peu éclairé par la même occasion).
Dans ces épisodes de Premiers Baisers, JLA explique discrètement « son » Mai 68, dont il fait un bilan positif, tant pour l'éducation (« même si elle est très critiquée actuellement
») que pour le combat féministe: « on est quand même un peu à l'origine de l'émancipation de la femme ».
JLA raconte enfin qu'après les grèves de Mai-Juin, il s'est tellement ennuyé qu'il a commencé à écrire. Sans Mai 68 pas de sitcoms AB ? Quelle ironie ! Toutefois, quand on lui demande aujourd'hui
si Monsieur Girard était en fait maoïste, il nous répond : « là c'est surtout pour rire » (12)
Oui car JLA est surtout là pour se marrer. Tous ses collègues l'affirment : c'est un enfant dans sa tête. Ses sitcoms sont faites pour les jeunes. Fabien Remblier explique : « Par rapport aux
autres séries sorties à la même époque comme Seconde B qui était beaucoup plus ancrée dans la réalité, les gens quand ils rentraient chez eux n'avaient pas envie de retourner dans la réalité.
Nous on vivait dans un monde qui était rose et bleu, avec des musiques un peu douces, mièvres et avec des histoires qui finalement...ben il se passait rien ».
JLA n'a tout simplement pas envie d'ennuyer les gens avec la triste réalité. C'est ça que la presse n'a pas compris.
« Camer Hélène jusqu'à l'os »
La dichotomie entre une presse « intello » et les productions d'AB « populaires » ne fait que s'amplifier. JLA répond de plusieurs façons.
Tout d'abord, l'argument unique et majeur, c'est le public : « l'important c'est le public ». Le frondeur Fabien Remblier ne dit pas autre chose dans son autobiographie, quitte à
confondre parfois succès populaire et qualité des programmes.
Mais la vraie riposte est ailleurs. En 1993, dans une chanson que JLA écrit pour les Musclés, on peut entendre:
« Les gens qui en savent plus / Parc' qu'ils ont Canal Plus / Ceux qui croient que Libé / Ne peut pas se tromper / Qui s' font leur cinéma / Avec Télérama / Ces gens là / Ces gens là sont
des... »
Et face aux critiques incessantes d'Hélène et les Garçons, JLA finit par réagir, mais à sa façon. Patrick Puydebat, alias Nicolas, s'en amuse encore aujourd'hui : « On reprochait souvent à
JLA de ne pas profiter de ce support , de ce succès pour alerter les jeunes sur les sujets de société, comme la drogue ou le préservatif, ou quelque chose comme ça. Et tout ce qu'il a trouvé à
faire c'est de camer Hélène jusqu'à l'os. Et évidemment ça a été censuré. Hélène jouant à la cocaïnomane dans un studio sombre. Ça c'était trop trash. Je crois qu'il a fait exprès, il ne voulait
pas sortir de son univers et quand on l'a attaqué pour traiter ce genre de sujet il a fait "vous en voulez vous en aurez" »
JLA enfonce le clou à la fin de la série, lors d'un épisode final où l'on voit les garçons munis de battes de baseball s'attaquer à un groupe de musiciens rivaux, pour venger un viol. Il va sans
dire que ces épisodes ont été censuré et n'ont pu être vu que quelques années plus tard, sur AB1.
« les vrais problèmes des jeunes »
Enfin, à la fin des Années Fac, JLA exprime son désarroi face aux critiques qu'il subit depuis une décennie, toujours par le biais de Monsieur Girard. Son producteur, Monsieur Berdoulay
(encore un jeu de mots qu'affectionne JLA, contraction de Berda et Azoulay), lui affirme ainsi que sa série « Amour Toujours » est « ringarde, démodée, qui ne parle que d'amour et
qui ne parle pas des vrais problèmes des jeunes ».
Monsieur Girard cherche alors ce que sont « les vrais problèmes des jeunes ». Finalement il en arrive à une seule conclusion : « le plus important c'est l'amour, parce que si vos
parents ne s'étaient pas rencontrés et ne s'étaient pas aimés, vous n'existeriez pas ». Simple et limpide comme du Azoulay...
On notera que Monsieur Girard finit par traiter les critiques de « journaleux prétentieux », en les comparant à des « sales roquets, dont une simple blessure peut vous tuer, car
comme disait Paul Valéry, il suffit qu'ils aient la rage. » Il s'amuse même à les faire danser sur du rockabilly pour prouver qu'il « connait les jeunes ». L'humour de JLA est sans
limite.
On le voit, les sitcoms AB ne sont pas « cucultes » comme on a bien voulu le (faire) croire. Le sexe est présent depuis le début, mais il est toujours sous-entendu par des plans
suggestifs ou par les incessantes réflexions sur les préservatifs, « qu'il faut toujours utiliser lors d'une relation ». Dans toutes les sitcoms AB, ainsi que par l'intermédiaire du
Club Dorothée, JLA a toujours tenu à lutter contre le sida, quoiqu'en dise les médias, en martelant ce message préventif.
« une sorte de club échangiste »
On le voit, cet univers entièrement imaginé par Azoulay gêne beaucoup d'adultes, consternés de voir leurs enfants suivre avec passion les aventures des héros des sitcoms AB.
Dominique Pasquier a très bien montré que le public était constitué majoritairement de jeunes filles, souvent provinciales et dans des classes sociales diverses mais plutôt populaires. Toutefois
le public était très large et les jeunes garçons ne pouvaient dans la plupart des cas se vanter de regarder les sitcoms AB, car trop sentimentales : « ce sont des histoires de filles ».
Il fallait alors regarder en cachette ou chez les grands-parents.
De plus, la sociologue a montré que contrairement aux idées reçues, le rapport entretenu par les enfants vis-à-vis des sitcoms était loin d'être aliénant, mais davantage une possibilité de
discussion, tant avec les parents que les autres enfants.
Les sitcoms AB n'ont jamais abruti qui que ce soit, pas plus qu'un autre programme de télévision en tout cas.
Puis les sitcoms AB ont grandi en même temps que les enfants. Il suffit de voir le passage de Premiers Baisers aux Années Fac. Cette dernière est en fait une sorte de club
échangiste dans lequel tout le monde couche avec tout le monde, loin des petits bisous sur la bouche des débuts de la série.
Dans Hélène et les Garçons, le « Cricri d'amour » est expulsé de la bande pour toxicomanie, après avoir brutalisé ses gentils camarades.
La sitcom du Miel et les Abeilles est rythmée par un flot continu de sous entendu sexuels, tout comme les Filles d'à côté, sitcom qui a en plus réussi à capter l'audience de la
ménagère de moins de cinquante ans.

Dans les sitcoms AB, on préfère surtout baiser en fait.
La question de l'homosexualité n'est par contre jamais prise au sérieux. Dans la continuité de la « Cage aux folles», les « pd » sont tous des folles. Seule la sitcom les Années
Bleues a réussi à traiter le sujet avec (un peu) de finesse. (13)
«Bonheur City, le phalanstère de Charles Fourier ? »
Et les questions de sociétés dans les sitcoms AB ? Il est difficile de les associer au monde qu'invente Azoulay : Bonheur City. Chanson interprétée par Dorothée, elle résume finalement
bien ce que JLA veut faire de son univers :
A bonheur city, à bonheur city
Il y a des gens qui chantent et qui rient.
A bonheur city, à bonheur city
Sous le soleil, jamais sous la pluie.
A bonheur city, à bonheur city
Tout le monde a le coeur rempli de joie.
A bonheur city, à bonheur city
Être amoureux est presque une loi.
Il y a des filles et des garçons qui dès le petit jour ont le cœur rempli de chansons d'amour.
Partout on les voit échanger des millions de baisers et ils se jurent de s'aimer pour l'éternité.
A bonheur city, à bonheur city
Tous les arbres sont couverts de fleurs
A bonheur city, à bonheur city
Et les oiseaux chantent le bonheur.
On ne sait pas ce que veut dire avoir le cœur brisé, on a oublié les soupirs, les regrets.
On passe sa vie à être heureux comme tous les amoureux et on ne devient jamais vieux dans le ciel bleu.
A bonheur city, à bonheur city
Il y a des gens qui chantent et qui rient.
A bonheur city, à bonheur city
Sous le soleil, jamais sous la pluie.
A bonheur city, à bonheur city
Tout le monde a le coeur rempli de joie.
A bonheur city, à bonheur city
Être amoureux est presque une loi.
Si tu veux un jour toi aussi connaître ce pays, donne moi la main, embrasse moi et suis moi.
On se retrouvera tous les deux comme tous les amoureux, on aura plus sous le ciel bleu qu'à être heureux.
A bonheur city, à bonheur city
Il y a des gens qui chantent et qui rient.
A bonheur city, à bonheur city
Sous le soleil, jamais sous la pluie.
A bonheur city, à bonheur city
Tout le monde a le cœur rempli de joie (14)
« Bonheur City » on le voit, est une sorte d'Utopia à la sauce AB production. Le phalanstère de Charles Fourier régénéré (15). Comme dans le projet de
ces socialistes utopistes, c'est l'amour qui est vu comme le ciment de la communauté. Mais est-ce vraiment la communauté parfaite ? Et la lutte des classes dans Bonheur City ?
On ne parle pas vraiment de politique, du moins pas directement. Même les étudiants ne sont pas syndiqués ! Toutefois quelques épisodes de Premiers Baisers parlent des grèves lycéennes,
dans lesquelles Annette s'engage à fond. Au même moment ont lieu en France les grandes grèves de 1995. Mais plus que des revendications sociales, on s'intéresse ici aux casseurs et aux «
barricades » (sic).
L'engagement des jeunes de Premiers Baisers est par contre de courte durée et on n'entend guère plus parler de politique dans cette sitcom. Pourtant Virginie Désarnauts avait eu cette
magnifique réplique :« Il faut bien que ça nous intéresse, et puis les adultes de demain, c'est nous ».

Dans les Années Bleues, faire de la politique se résume à tenir un bon buffet.
« Il reste du saucisson à l'ail ? »
Finalement seul le personnage d'Isabelle dans Premiers Baisers a une vraie conscience de classe. Elle s'amuse en effet de sa haute condition sociale et affirme à de multiples reprises à
ses camarades de classes: « Nous ne sommes pas du même monde ». C'est pourquoi Annette, auxquels les jeunes téléspectateurs peuvent s'identifier, apprend par la voix de Monsieur Girard
qu'il n'y a pas plusieurs mondes, mais que « tous les mondes sont pareils », et qu'il faut « tolérer l'intolérance des autres ».
C'est tout une philosophie humaniste qui se dégage des propos de Monsieur Girard. C'est un homme qui a ses
valeurs, qui prêche la tolérance et offre à chaque occasion son toit ou un bon repas.. Toujours très centriste dans ses positions, sa phrase préférée restant: « c'est délicat comme question
», il croit en la force du marché tout en constatant son lot d'injustices. C'est pourquoi, quand par exemple une des Jumelles risque le renvoi par Monsieur Alfredo ( le patron de la cafète)
il constate: « Ah oui, mais c'est la dure loi des affaires ça ».

La question du travail dans AB est peu abordée, mais quand on tombe dans la précarité, on va décharger des cageots toute la nuit.
« No kongas in rock'n'roll »
Autre exemple, la question du racisme dans AB. Est-elle inexistante ? Le fait qu'il n'y ait pas de « maghrébins » a fait jaser. Fabien Remblier parle lui de « pur hasard ».
Seul Momo (16), de l'obscure sitcom l'Ecole des Passions,
essaye de représenter la « banlieue, le hip hop, tout ça quoi », faisant contre-poids aux héros d'une bourgeoise école de théâtre. Les noirs quant à eux sont représentés la plupart du
temps en marabou. Seul un rôle « normal » a échu à un noir, dans la série L'un contre l'autre (que personne n'a vu à l'époque).
Dans Hélène et les Garçons, il est fait référence à un possible racisme du fameux « Cricri d'Amour », envers Kanu, un jeune musicien noir nord-américain ami de Johanna, qui
débarque avec ses kongas.
Cricri ne veut pas de lui dans le groupe de rock, officiellement pour une raison musicale : « No kongas in rock'n'roll... rock'n'roll no kongas, ok?». Mais lorsque Cricri affirme que
« Ces gens là [les noirs], ça passe leur temps à chanter et à danser », son ami José s'énerve et lui affirme qu'il sous-entend ainsi clairement que « Kanu descendrait de son cocotier
». Cricri prend alors son habituelle posture : « Quoi, moi raciste ? Retire immédiatement ce que tu viens de dire José ».
Finalement tout se termine bien, la thèse officielle pour expliquer les propos de Cricri reste qu'il est tout simplement jaloux de Kanu vis-à-vis de Johanna. Ouf.
L'autre grand moment de bravoure est surement celui de l'épisode « Vol à la MJC » de la série de 2be3 Pour Être Libre. Dans cet épisode, tout accuse Adel, d'origine
tunisienne, d'avoir volé l'ordinateur. Mais après un concours de circonstances comme seuls les scénaristes des sitcoms AB peuvent l'imaginer, Adel est lavé de toutes les accusations et tout finit
bien. Ouf.

Un Yougoslave, un Tunisien, un Germain, la MJC de Longjumeau et des « chorés » en béton. Sans aucun doute la sitcom la plus sociale d'AB.
« anarchiste, révolutionnaire de surcroît »
Peut-on au final parler d'une régression sociale avec les sitcoms AB ? Oui et non. L'esprit de Mai 68 est présent. JLA est resté dans « ses » années 60. Si il ne fait jamais clairement référence
à l'avortement, il montre par contre des femmes indépendantes, comme Madame Girard, qui est une femme active, possédant un travail plus important que celui de son mari, portant des
mini-jupes...etc.

Madame Girard, la femme accomplie.
Dans la Philo Selon Philippe, le héros, professeur agrégé de philosophie, est probablement le plus représentatif de cet
esprit post-soixante-huitard. Considéré comme un « anarchiste, révolutionnaire de surcroît » par sa hiérarchie, il cherche à enseigner par la pédagogie et le dialogue avec ses élèves
(avec une insolente réussite, mais les téléspectateurs avertis douteront de sa capacité à préparer ses élèves au bac).

Phil le prof de philo : absence d'autorité, démagogie : les tares de « la pensée 68 » ?
Azoulay est donc à la fois réactionnaire et libertaire. Le terme de libéral-libertaire (17) colle très bien au personnage. C'est sa capacité à jouer avec les
modes, à créer les modes, à rire de sa propre image qui font de lui un auteur inclassable. C'est celui qui est capable de faire dire à ses personnages de sitcom « qu'il ne faut jamais croire
ce qu'on dit à la télé » ou bien que « quand on est jeune, on a d'autres choses à faire que regarder la télévision ! »
Patricia Bitschnau, une des scénaristes des sitcoms AB, nous dit de lui : « Oui il est comme ça... il l'a toujours été. Il est
de confession juive, il épouse une catho... il va toujours où on ne l'attend pas et se fiche de l'opinion des gens ! »

C'est ça la dialectique azouléenne : les sitcoms AB ont préparé les masses.
« Un marchand de merguez »
AB production est ainsi dans les années 90 un « empire dans l'empire TF1 ». Beaucoup d'hommes politiques, de gauche ou de droite, ont des liens avec AB devenue au fil des ans une véritable «
industrie télévisuelle ». Claude Berda se définit lui comme un « marchand de merguez » mais se vante toutefois de « proposer une nouvelle façon de faire la télé ».
En effet AB s'installe en plein alors en pleine banlieue, dans la plaine Saint-Denis, « proche des mauvais quartiers » comme le rappelle Daniel Picouly, écrivain et ami de Claude
Berda.
L'écrivain affirme que « tout le monde là-bas doit tout à Claude Berda ». Il s'étonne même qu'il n'y ait pas encore « d'allée Claude Berda ». Il est vrai que l'idée de
s'installer dans ce quartier peu glamour, rappelle un ancien comédien, « était comparable à l'enfer; c'était un endroit très mal fréquenté. On ne sortait jamais du studio et, quand on partait
le soir, on fermait bien les portes des bagnoles et on ne trainait pas trop... c'était bien craignos. Certains se sont même fait agresser dans le métro en rentrant ».
Claude Bartolone, député socialiste tendance fabusien et ami (lui aussi) de Claude Berda, admire lui aussi l'audace et la réussite d'AB dans sa circonscription :« Il fallait le faire, il y en
aurait beaucoup qui auraient regardé le bénéfice à la petite semaine, qui auraient empoché, qui auraient vécu peut être d'une manière très luxurieuse (sic) mais qui n'auraient jamais bâti cet
outil industriel »

Lui aussi est responsable mais pas coupable.
L'entreprise AB est donc considérée à juste titre comme une industrie vitale pour l'économie française, notamment en termes d'infrastructures et d'emplois. Berda lui-même insiste sur ce point :
« Il a été investi entre 160 et 200 millions de francs dans l'immobilier, les studios, les moyens techniques (…), on a été beaucoup plus dynamique dans l'investissement dans les moyens
techniques que les chefs d'entreprise normaux dans ce métier ».
« règlement de compte industriel »
L'histoire de la cassure entre TF1 et AB, tout le monde la connait maintenant. On parle de « règlement de compte industriel ». AB est « mort par trop d'ambitions », celle d'AB
Sat, pour devenir enfin diffuseur et concurrencer à la fois Canal et TPS.

Étienne Mougeotte de TF1, aujourd'hui éditorialiste au Figaro.
Berda admet aujourd'hui : « La logique de Patrick Le Lay (18) est compréhensible. Je deviens un concurrent. Il va pas nourrir en son sein un serpent, si
je veux paraphraser, à mon détriment (sic), les classiques français. »
Les conséquences sont terribles pour l'entreprise: « la page la plus noire de l'histoire d'AB » selon Berda.
En effet l'entreprise doit pour la première affronter une crise interne qui rompt avec le succès jusque là quasi ininterrompu. Berda se rappelle avec une pointe d'émotion et une pincée de
mégalomanie: « Ya rien de pire pour un chef d'entreprise, enfin un chef d'entreprise comme moi, que d'avoir à licencier un collaborateur, un employé qui n'a pas démérité (…), et il faut vous
dire que moi j'étais peut être (sic) le parrain de plus d'une trentaine d'enfants dont j'étais obligé de licencier le père ou la mère. C'est un moment épouvantable, le plus épouvantable pour un
chef d'entreprise. »

T'es virée!
C'est véritablement la fin d'une époque, TF1 a écrasé son rival. De plus, c'est aussi le monde d'Azoulay qui vole en éclat :
"Ils ont supprimé le Club Dorothée et les sitcoms. Mais ça c'était le risque de fonder AB Sat (…); on a fait un plan social, puisqu'il n'y avait plus d'émission. Et ça a été assez douloureux
parce que c'était tous des amis, des gens qu'on aimait bien"
Pourtant, passée la tristesse, c'est l'heure des grands procès qui vient. L'édifice AB montre clairement ses limites. Avec les
acteurs commencent une bataille juridique qui n'est pas encore terminée aujourd'hui.
Pour Fabien Remblier, le «
procès AB est un emblème de la lutte contre les droits des intermittents de la part des producteurs. La voie sur laquelle nous étions engagés était dangereuse pour toute la profession (…), Quand
un producteur employait un salarié à temps plein en tant qu'intermittent pendant plusieurs mois, il pouvait très bien le mettre à la porte sans la moindre rémunération. Beaucoup de sociétés
employaient donc des gens sous le régime des intermittents alors qu'ils ne l'étaient pas et de ce fait illégal. Il y a eu d'autres procès de ce genre, mais nous avons été les seuls à aller
jusqu'en Cassation. Notre arrêt fait aujourd'hui office de jurisprudence et est beaucoup utilisé dans les métiers de la production. »
Bonheur City paraît ainsi bien loin. Beaucoup de comédiens « made in AB » ne s'étaient pas préparés à un «
après AB ». Chômage, fisc, procès... voilà ce qui a attendu les anciens d'AB. Il y a eu de plus une cassure entre ceux qui n'ont pas quitté la « cour de JLA » et les autres en procès ouvert,
notamment pour toucher des dividendes sur les rediffusions de sitcoms qui ont des audiences très honorables sur le Satellite et maintenant la TNT.
Toutefois, Jean-Luc Azoulay a de la ressource et fonde JLA Productions, qui continue l'aventure jusqu'à aujourd'hui avec IDF1,
sorte de télévision « post-Club Doiste. » où l'on retrouve l'esprit et une partie de l'équipe qui a fait partie de l'aventure. JLA s'emploie aussi à recaser « ses » comédiens. Par exemple Anthony
Dupray est entré dans l'équipe de Navarro et Patrick Puydebat est devenu le présentateur vedette d'IDF1.
Quant à Berda, il pèse toujours très lourd dans l'audiovisuel français, notamment grâce à la TNT.

Mais en quelle année sommes-nous en fait ?!
1- L'Utopie, fac-similé du texte latin de l'éd de Bâle de 1518,
traduction, présentation et commentaires par André Prévost, Mame 1978 :"
2- http://www.lepoint.fr/actualites-medias/2007-06-29/medias-chat-avec-jean-luc-azoulay/1253/0/190396
3- La Télé par AB, Reportage par Isabelle Wan Hoi en 2006.
4- http://m.marianne2.fr/index.php?action=article&numero=164684
5- REMBLIER Fabien, Les Années Sitcom, Médiacom, Paris, 2006.
6- http://www.francoiscorbier.com/spip/-rubrique3-
7- Il y a encore peu, le Canard Enchainé racontait cette brève : "Après la mise en application de la dernière grille des programmes, Balkany, député-maire de
Levallois Perret et grand ami de Sarkozy, a écrit à Carolis pour lui faire part de ses interrogations et demander des éclaircissements sur le devenir des producteurs indépendants français de
fiction;
Il s'inquiétait en premier lieu de l'avenir d'un proche, Jean Luc Azoulay, pdg de JLA Holding qui produit entre autres Navarro, Quai n°1, L'instit,...
Il est à signaler que le fils Balkany possède une société Kawa productions qui fait partie du groupe Azoulay!"
8- http://clubdo.free.fr/logos.htm Excellent site dans lequel nous avons puisé de nombreuses
informations.
9- La vérité sur les séries AB : Sexe, drogue et Dorothée : DOSSIER FHM MAI 2008
10- PASQUIER Dominique, La culture des sentiments. L'expérience télévisuelle des adolescents, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris,
1999.
11-Pour en savoir plus sur cet épisode : Episode n°215 - Violences
12-Patricia Bitschnau nous confie "oui JLA a bien fait mai 68, mais il n'était pas sur les barricades. Moi je ne suis plus d'aucune couleur politique (...), ex
hippie... mais le coeur y est, oui !"
AB est donc finalement un repère de yuppies !
13- Les Années Bleues :
Episode n°8 - Toute la vérité
Episode n°6 - Tony Et Roro
14-Bonheur City, le clip www.dailymotion.com/video/x4inf5_clip-do-bonheur-city-1995_music
15-Le phalentsère de Fourier : "Les phalanstères composent plusieurs phalanges, qui toutes réunies en une fédération mondiale donnent l'Harmonie. Cette société
parfaite est le produit d'un calcul mathématique, et non pas de la lutte des classes. Dans chaque phalanstère, il ne peut y avoir qu'un nombre fixe et limité d'habitants, à savoir 1600, avec un
savant équilibre des passions, de manière à pouvoir arriver à une société « chimiquement » parfaite.
Les douze types de passions différentes et leur combinaison mathématique donnent la base du phalanstère. Ce nouveau système est donc fondé sur les sentiments.
Fourier imagine une société où le travail peut être agréable et adapté à chaque individu. Tout est réglé au préalable, jusqu'à la façon de s'habiller. La polygamie est étendue à tous, l'orgie est
organisée. Tout cela pour aboutir à un renouveau du céladonisme, nouvelle variété de chasteté.
Le premier phalanstère est fondé par Nicolas Ledoux à Condé-sur-Vesgne, non loin de Rambouillet (Seine-et-Oise), en 1832. C'est un échec".
16-Pour en savoir plus sur Momo : Rody Benghezala le rappeur d'AB
17-CLOUSCARD Michel, Néo-fascisme et idéologie du désir, 1973. Réédition : Le Castor Astral, 1999
18-Patrick Le Lay, le fameux vendeur de temps de cerveau disponible: www.acrimed.org/article1688.html